Fabriqué en Suisse, plébiscité à l’étranger : pourquoi le spotspraying peine à s'imposer sur ses terres

Le spotspraying réduit massivement les quantités de produits phytosanitaires ainsi que les risques environnementaux dans les champs. Pourtant, les autorités traitent cette technologie avec détachement, empêchant ainsi son potentiel d'être pleinement exploité.

L’appareil que tracte Urs Amacher au-dessus de ses lignes d’oignons fraîchement semés a une allure inhabituelle. Derrière la simplicité apparente de ces trois « caissons » se cache une technologie de pointe : des caméras intelligentes y détectent les mauvaises herbes et transmettent le signal à la vitesse de l'éclair aux buses. Celles-ci projettent alors un jet précis d'herbicide uniquement sur la plante indésirable. Le tout s'effectue à l’abri du vent, évitant ainsi toute dérive de produit. Cette technologie s’appelle le spotspraying (ou pulvérisation ultra-ciblée).

Dans cette dernière semaine d'avril, les oignons semés ici, dans la vallée de la Furt (canton de Zurich), ne mesurent encore que quelques centimètres. Il est donc capital que d'autres plantes ne viennent pas les concurrencer pour l’eau et les nutriments. Depuis trois ans, le maraîcher Urs Amacher, du domaine Geigelmooshof à Dänikon, mise sur le spotspraying pour le désherbage de ses oignons. Le pulvérisateur de précision utilisé, l'ARA d'Ecorobotix, est une technologie « Made in Switzerland ». C'est une véritable success-story : la start-up a récemment annoncé la livraison de son millième modèle. Toutefois, les principaux marchés de l'ARA se situent depuis longtemps hors des frontières suisses, dans les cultures maraîchères en Europe, aux États-Unis, au Canada ou encore en Australie.

L'environnement y gagne

Urs Amacher utilise principalement l'ARA pour les oignons, une culture où la technologie a fait ses preuves, mais aussi parfois pour les salades et les choux. Avant de démarrer, il configure sur son écran le type de mauvaise herbe à traiter. Aujourd’hui, il s’agit des dicotylédones, qui nécessitent un produit phytosanitaire à action spécifique. La quantité finale qui se retrouvera sur l’adventice dépend de la densité de cette dernière. « La buse ne s’ouvre de manière sélective que lorsqu’une mauvaise herbe est détectée », explique-t-il. De fait, après le passage du pulvérisateur de haute précision, il faut regarder de très près pour apercevoir un peu de liquide sur les mauvaises herbes. Avec les techniques de pulvérisation standards, c'est plus ou moins l’ensemble de la surface qui est douchée, y compris là où l’herbicide n’a rien à faire : sur le sol et sur la culture elle-même. Urs Amacher en est convaincu : « Même si les oignons le tolèrent, ils en souffrent toujours un peu. » Grâce au spotsprayer, les oignons sont épargnés, ce qui tend à augmenter les rendements finaux. Pour le maraîcher, c’est une raison de plus d’investir. Mais pour lui, le principal avantage réside dans la forte réduction des risques de résidus de pesticides sur les récoltes et dans une meilleure conformité aux exigences environnementales strictes. Il affirme avec certitude : « L’environnement bénéficie massivement du spotspraying. »

Traiter les maladies avec précision

Le spotspraying permet de réduire les coûts liés aux produits phytosanitaires puisqu'on en utilise moins. De plus, le procédé pourrait être « inversé » afin d'appliquer des substances contre les maladies ou des engrais liquides de manière ciblée sur la culture uniquement. Pour l’heure, l'application principale reste le désherbage. Pourquoi cette technologie est-elle encore si peu répandue ? En Suisse, il n’existe actuellement aucun soutien financier spécifique pour le spotspraying, explique Bernhard Läubli de Bucher Landtechnik SA, l'entreprise qui distribue les appareils d'Ecorobotix en Suisse. Malgré des arguments convaincants, la demande helvétique reste en retrait par rapport à l’étranger. Cela est aussi lié à la taille des exploitations, pour lesquelles le coût d'achat de 180 000 francs par ARA, ajouté aux frais de licence annuels, n’est souvent pas rentable. Environ 50 appareils sont en service en Suisse, dont beaucoup auprès d'entreprises de travaux agricoles (ETA) capables d’atteindre le rendement de surface nécessaire à leur rentabilité. Chez nous, la plupart des machines servent à lutter contre les rumeurs (les jacobées) dans les prairies. Dans ce domaine, les économies de l’ARA sont particulièrement impressionnantes : au lieu de 250 litres de bouillie de pulvérisation, seuls 12 litres par hectare sont nécessaires.

Une homologation des substances sous condition ?

La question des produits phytosanitaires est un sujet très sensible en Suisse. L’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV), chargé des homologations, retire de plus en plus de substances du marché et n’en autorise presque plus de nouvelles, ce qui engendre des problèmes de rendement dans les champs. Le spotspraying offrirait une alternative à cette « stratégie d’interdiction ». Grâce à sa précision, cette technologie permettrait d’utiliser de manière responsable des produits phytosanitaires présentant des risques élevés pour l’environnement. Ces derniers agissent souvent de façon plus spécifique et élargissent les options pour les stratégies antiresistance, essentielles en protection chimique. Bernhard Läubli souhaiterait que les autorités fassent preuve de plus de créativité : « Il devrait être possible d’autoriser des substances à haut risque sous condition d'utiliser un spotsprayer », estime-t-il. Pourtant, l’OSAV esquive la question et renvoie à l'obligation de reprendre les directives de l'UE. Interrogée, la porte-parole de l'OSAV indique que l'office ne peut pas se prononcer sur l'existence de réflexions concernant la technologie spotspray dans le cadre des procédures d'homologation, celle-ci n'étant pas directement intégrée dans le processus décisionnel de l'UE. « Le développement va sans doute un peu trop vite pour les administrations et les politiques », constate Bernhard Läubli, désabusé.

Pendant ce temps, l’ARA continue sa route dans les champs d’oignons d’Urs Amacher. À chaque nouveau passage dans les semaines à venir, la quantité à pulvériser par hectare diminuera. Le maraîcher estime qu'il économisera entre 50 et 70 % de produit sur l'ensemble de la saison. En plus des oignons, Ecorobotix propose depuis un ans des algorithmes opérationnels pour les carottes. Déjà appliqués en conditions réelles, ils permettent une protection respectueuse de l'environnement pour ce qui est la culture maraîchère la plus importante de Suisse. Bernhard Läubli espère désormais que cela contribuera à donner une plus grande visibilité à la technologie du spotspraying en Suisse.

 

Texte et photos : LID, David Eppenberger

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