Sur le Gurten près de Berne, le festival Soil Evolution a placé le sol au cœur de toutes les attentions. Au centre de cet événement spécialisé : l'agriculture de conservation, la fertilité des sols et la question de savoir pourquoi les systèmes respectueux des sols peinent à se généraliser.

Trois organisations de praticiens de l'espace germanophone – Swiss No-Till, Boden.Leben (Autriche) et la Gesellschaft für konservierende Bodenbearbeitung (Allemagne) – ont uni leurs forces afin de mutualiser et de transmettre leurs connaissances sur la protection des sols, l'accumulation d'humus et l'agriculture de conservation (Conservation Agriculture).
Des conférences, des excursions et une zone d'exposition réunissant des entreprises de machines et de sélection de semences figuraient au programme, au même titre que les moments d'échange.
Lors de la séance d'ouverture, une table ronde a notamment permis d'aborder les raisons pour lesquelles l'agriculture de conservation n'est pas encore aussi répandue que le souhaiteraient les organisations, et la manière dont la politique et le commerce pourraient soutenir sa croissance.
Un large consensus a régné sur le podium quant au fait que des sols sains représentent bien plus que la simple base de la production agricole. Les participants à la table ronde ont qualifié le sol de fondement de la sécurité alimentaire, de levier majeur dans la lutte contre le changement climatique et d'habitat essentiel pour la biodiversité.
Pour Christine Badertscher, conseillère nationale verte bernoise, l'importance du sol est directement liée à la sécurité alimentaire mondiale. En tant que politicienne extérieure, elle traite régulièrement des questions de l'alimentation mondiale. La préservation de sols fertiles est donc primordiale, en Suisse comme partout ailleurs dans le monde.
Christian Hofer, directeur de l'Office fédéral de l'agriculture (OFAG), a lui aussi souligné le rôle central du sol. Il constitue la base de la production végétale et, par conséquent, le fondement de la vie humaine. Prendre soin du sol, c'est garantir l'alimentation non seulement d'aujourd'hui, mais aussi celle des générations futures.
Du point de vue du WWF, la thématique du sol offre l'opportunité de s'attaquer à plusieurs défis simultanément. Catherine Martinson, responsable Communities and Projects for Nature, a notamment évoqué la protection de la biodiversité et la gestion de la crise climatique. La biodiversité du sol, souvent invisible, représente un réservoir gigantesque. Parallèlement, le sol peut agir comme un régulateur et faire le lien entre différents objectifs sociétaux.
La politique du sol n'est plus, depuis longtemps, une affaire d'agriculture exclusive. Elle touche désormais de la même manière aux questions de politique environnementale, climatique et alimentaire.
Malgré l'adhésion générale aux formes d'exploitation durables, une question subsiste : pourquoi les systèmes de culture de conservation ne se déploient-ils que très progressivement ?
L'agriculteur et pionnier de la culture sans labour Reto Minder, président de Swiss No-Till, explique cela notamment par le fait que le sol ne dispose pas d'un lobby puissant. Contrairement à beaucoup d'autres sujets, aucun produit commercialisable à court terme n'est mis en avant. Pour progresser, il faut donc une interaction entre tous les acteurs de la chaîne de valeur, des producteurs à la politique et l'administration, en passant par les organisations environnementales et le marché.
La conseillère nationale Christine Badertscher a partagé ce constat. Bien que le sol soit un sujet d'importance majeure dans son environnement politique, il dispose de nettement moins de force d'impact politique que d'autres intérêts. Elle estime toutefois que l'importance du sujet va continuer de croître avec le changement climatique. L'adaptation aux périodes de canicule et de sécheresse va donner un élan supplémentaire aux pratiques culturales de conservation.
Une part essentielle de la discussion a porté sur la configuration de la politique agricole. Face à la lourde charge administrative qui pèse sur les agricultrices et agriculteurs, les participants ont réclamé des objectifs clairement définis plutôt que des mesures isolées. L'agriculture doit recevoir les outils nécessaires, tout en restant le plus libre possible quant au choix de la méthode pour atteindre ces objectifs.
Christian Hofer a confirmé que l'Office fédéral de l'agriculture visait un tel changement de cap avec la prochaine réforme agricole. À l'avenir, les paiements directs devraient être plus fortement liés à des critères de résultats, tandis que la mise en œuvre concrète sera laissée à la discrétion des exploitations. Des adaptations en ce sens sont déjà prévues dans le domaine du sol.
Parallèlement, Christian Hofer a rappelé les instruments de soutien actuels. Environ 80 millions de francs sont versés chaque année pour des programmes de couverture du sol et de procédés de culture respectueux des sols. La participation est déjà élevée : environ 80 % des terres assolées en région de plaine participent à des programmes de couverture du sol, et environ 30 % à des programmes de procédés de culture respectueux du sol.
Christine Badertscher soutient l'idée fondamentale d'une orientation accrue vers les objectifs. Toutefois, la mise en œuvre reste exigeante. Les objectifs doivent être mesurables, en particulier lorsque des fonds publics sont engagés. Le contrôle de l'atteinte des objectifs s'avère plus complexe que la simple vérification de mesures individuelles.
Il a été souligné à plusieurs reprises qu'une exploitation durable ne peut être obtenue uniquement par des incitations financières. Les facteurs décisifs sont le savoir, la motivation et la responsabilité individuelle.
Le directeur de l'OFAG, Christian Hofer, a évoqué une culture dans laquelle les agricultrices et agriculteurs transmettent leur sol à la génération suivante dans un état au moins équivalent, et idéalement meilleur. Cela nécessite une bonne formation, des services de conseil performants et des conditions-cadres adaptées.
D'autres intervenants ont également identifié la formation comme un facteur clé. Les jeunes chefs d'exploitation, en particulier, se montrent souvent très ouverts aux nouveaux systèmes de production. En même temps, il faut du courage pour abandonner les sentiers battus et introduire de nouvelles pratiques.
Un autre point fort de la discussion concernait la responsabilité des autres acteurs du marché. L'industrie agroalimentaire doit assumer sa part de responsabilité, tout comme le commerce et les consommatrices et consommateurs. Dans ce contexte, Catherine Martinson a cité en exemple l'initiative AgroImpact, dont le WWF Suisse est membre fondateur. Ce programme de transformation climatique permet aux agriculteurs de décider eux-mêmes des mesures qu'ils souhaitent mettre en œuvre pour atteindre les objectifs fixés. AgroImpact a d'abord débuté en Suisse romande et est actuellement déployé en Suisse alémanique.
Nestlé, également cofondateur d'AgroImpact, y voit une approche essentielle. Cédric Boehm, CEO de Nestlé Suisse, rappelle la responsabilité qui incombe à un grand fabricant de produits alimentaires et souligne que, sur le long terme, l'entreprise dépend de matières premières saines et produites de manière durable. Une agriculture respectueuse des sols est donc primordiale pour Nestlé.
La question du financement a également alimenté les débats. S'il est admis que la transition vers des systèmes de culture régénératifs exige d'abord des investissements et s'accompagne d'incertitudes, plusieurs participants ont mis en garde contre l'idée de considérer le soutien financier comme l'unique levier.
En fin de compte, l'essentiel est que les systèmes de production durables soient viables économiquement. Les agriculteurs doivent pouvoir gagner leur vie grâce au marché. C'est pourquoi, au-delà des financements initiaux, il faut avant tout une demande pour des aliments produits de manière durable. Christian Hofer (OFAG) a également averti que des incitations de type « kickstart » risqueraient de complexifier davantage le système agricole.
En fin de discussion, le ton s'est fait plus fondamental. Plusieurs intervenants ont exprimé l'avis que l'agriculture se trouvait face à un véritable changement de paradigme.
Les systèmes de production actuels répondent de moins en moins aux défis du changement climatique. L'objectif doit être de rendre les sols et les systèmes agricoles plus résilients. Les méthodes nécessaires pour y parvenir sont largement connues. Le véritable défi consiste désormais à convaincre un plus grand nombre d'exploitations à s'engager dans cette voie et à accélérer la transition, selon Reto Minder. Actuellement, les choses avancent à très petits pas.
La prochaine génération d'agricultrices et d'agriculteurs joue un rôle particulièrement crucial à cet égard. Elle détient l'outil décisionnel majeur : le sol lui-même. Par ses actions, elle peut contribuer simultanément à la sécurité alimentaire, à la biodiversité et à la protection du climat.
Le concept d'agriculture de conservation repose sur trois piliers :
Son objectif est de favoriser la productivité, d'accroître la rentabilité et la sécurité alimentaire, tout en préservant et en améliorant les ressources et l'environnement. Dans l'agriculture de conservation, la culture sans labour est essentielle. Le sol doit être le moins perturbé possible, et la culture se fait par exemple en semis direct. Un tel sol préserve, entre autres, mieux son humidité, se protège contre l'érosion et reste plus frais. Toutefois, comme les mauvaises herbes ne sont pas éliminées par le travail du sol, le recours aux herbicides est généralement de mise en culture sans labour. Les nouvelles technologies et techniques pourraient y remédier à l'avenir.
Source du texte : Jonas Ingold, LID
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